Un positionnement subtil mais solide – Un forum de dialogue politique
Le premier forum mondial sciences et démocratie (FMSD) s’est déroulé à Belém (Brésil) les 26 et 27 janvier et les premières conclusions ont été présentées à l’Assemblée des assemblée du FSM le 1er février 2009. Ce fut un succès au-delà de ce que les initiateurs et organisateurs espéraient, tant les moyens humains et financiers qui ont permis sa tenue furent modestes.
Près de 300 personnes issues de 18 pays sur 4 continents ont échangé sur la place que les sciences et les techniques jouent aujourd’hui dans « la marche du monde », sur leurs évolutions et sur la nécessité de faire émerger à l’échelle internationale un espace/réseau qui puisse remettre en perspective le fonctionnement de l’institution scientifique (financement, politique scientifique, mode de production des connaissances) à l’heure de la mondialisation et en liaison avec les mouvements sociaux.
En ce sens, nous avons validé pleinement le pari qui fondait cette première édition du FMSD, à savoir la nécessité d’initier un espace de dialogue politique entre des organisations de « la société civile » et des organisations/institutions scientifiques. Tous les acteurs présents ont reconnu qu’il n’existait pas à cette heure d’espace tel que celui-ci, ce qui rend son maintien et son développement encore plus précieux.
Nous avons confirmé une tendance observable dans de nombreux pays, à savoir que le niveau d’exigence et de critiques constructives vis-à-vis du complexe techno-scientifique (CTS) tend à s’accroître. Ce niveau d’exigence s’accompagne d’un volontarisme affiché de ne pas (plus ?) laisser le CTS dériver au gré des forces dominantes. Dans le même ordre d’idées, il est apparu comme point d’accord de faire un travail sur « la » communauté scientifique en tant qu’elle n’est pas homogène, qu’elle est traversée de grandes tensions . En ce sens, nous avons partagé le bilan d’une faiblesse de prise en considération de paramètres sociaux, écologiques, éthiques et démocratiques au sein du CST. Les questions de « responsabilité sociale » des chercheurs, la notion ambiguë (ou tout du moins méritant d’être grandement approfondie et réactualisée) de « liberté/autonomie » de « la recherche/des chercheurs » et bien d’autres paramètres absolument déterminants dans la vie de cette communauté.
Un dernier point très positif de cette première édition vient de la qualité des échanges entre les acteurs, de l’instauration progressive d’un climat de confiance et de désir de travail conjoint. Ce capital est précieux car il conditionne l’avenir. Ceci a donné lieu à des accords politiques sur le mode de gouvernance et de décision politique de la seconde édition. Un mandat a été donné aux organisations françaises pour stimuler et coordonner la préparation de la seconde édition du FMSD.
Au-delà de ce bilan très positif, il ressort trois limites importantes du processus qui s’expliquent grandement par le fait que les organisations n’ont pas de culture partagée (et donc pas encore assez de confiance mutuelle).
En premier lieu, un déficit géographique : l’absence de zones aussi importantes que les USA, la Russie, le Japon et la Chine mérite en tant que telles des efforts stratégiques importants en vue de la seconde édition.
Ensuite une réticence des organisations à intégrer un espace trop porteur de campagnes ou d’actions. Cette plateforme/réseau est, de la part des organisations de scientifiques, d’abord perçu comme un lieu d’échanges, de débats. Les ONG ont, quant à elles, fait connaître leur souhait de franchir le cap des débats (tout en les maintenant au cœur) pour se diriger, si cela s’avérait possible à court terme, vers des campagnes et des actions communes.
Dans le prolongement, un refus de signer ès qualité le document final qui apparaît comme un point d’étape. Si l’absence formelle de signatures n’obère rien, il sera bon qu’assez vite, nous puissions créer les conditions d’une meilleure visibilité.
Des axes en commun forts et porteurs d’avenir
Au final, nous avons réussi à produire collectivement un document qui ne nivelle pas les débats par le bas. Des axes solides constituent une trame politique solide. Ainsi, malgré une grande diversité culturelle et politique de situations, aucun débat n’a été laissé de côté.
En outre, le contexte de « crises multiples » a permis d’encastrer les débats dans un paysage beaucoup plus vaste. Face à la crise, l’analyse sur les ravages du capitalisme sauvage dans le champ des savoirs et de la connaissance crée un consensus politique efficace. Nous n’en avons pas résolu pour autant de profondes divergences sur la place des S&T dans le monde qui advient mais en tout état de cause, cette question est désormais sur la table et chacun accepte d’en discuter ouvertement.
Globalement un sujet de réflexion et de préoccupation communes concerne la question des choix et orientations en matière de politiques de recherche (ce qui, selon les configurations, inclut bien entendu les enjeux de politique universitaire). Cette question a bien entendu été abordée avec des tendances et orientations très variées selon que l’on se situe et que l’on s’exprime en tant qu’ONG et qu’activistes ou en tant que chercheurs, et plus encore techniciens ou ingénieurs.
Pour autant, des convergences politiques robustes ont émergé. En premier lieu, la place des marchés financiers et de la privatisation des connaissances et des savoirs : des options et idées sont apparues sur différents régimes de propriété, établissant que ces derniers demeuraient une préoccupation commune à l’ensemble des acteurs, ce qui n’est pas rien. Cet enjeu « des biens communs » ou « biens publics » (des différences d’approche persistent) constituera un des axes structurants des prochaines éditions. Cette « bataille des communs » (même si cette sémantique semble ne pas être complètement partagée) ouvre sur des alternatives, de nouvelles façons de faire et permet de se projeter dans d’éventuelles campagnes coordonnées à l’échelle mondiale.
La présence forte des peuples indigènes des Régions Andines et Amazoniennes a pesé sur l’orientation générale des discussions et notamment la place forte qu’a pris le thème des liens entre savoirs académiques et savoirs traditionnels. D’une certaine manière, cet enjeu converge avec celui de la volonté de lutter contre toute forme de monopole (ici, en l’occurrence un monopole sur la présomption de légitimité). Le tropisme très puissant au sein des communautés scientifiques des institutions de recherche d’accepter le principe de son monopole sur les savoirs est progressivement remis en cause en leur sein (voir les conventions internationales sur la biodiversité, la diversité culturelle etc….). Mais on sent bien que ceci doit encore être très fortement travaillé pour promouvoir une autre forme « d’écologie des savoirs » qui se nourrisse de la diversité sans essentialiser telle ou telle forme de connaissance.
Un autre axe d’accord important mais qui, curieusement, n’a pas fait l’objet d’une formulation finale réside dans les enjeux éducatifs. A la demande explicite notamment du syndicat français Snes-Sup, ceci aurait dû apparaître dans la version finale.
Un point de dissensus important, mais porteur de débats majeurs pour les prochaines éditions, réside dans la façon dont on conçoit le lien organique et le débat entre le CST et nos démocraties. Entre autonomie d’un côté, nécessité de « libérer » les scientifiques d’une prise en main brutale par l’État, le marché ou le militaire de l’autre, on sent bien que les scientifiques ne peuvent, seuls, trouver ou promouvoir une solution univoque. En ce sens, cette question des contre-pouvoirs, de la recherche de nouveaux équilibres devrait constituer une des trames politiques de la seconde édition.
Enjeux géopolitiques d’ouverture et d’élargissement
Les élargissements attendus peuvent se dérouler dans quatre directions :
« dans le milieu scientifique » : d’abord et avant tout, continuer à populariser ces enjeux, fédérer des acteurs. Pour cela, une bonne vision des agendas importants est requise. Où s’exprimer ? Quel document diffuser ? Quelle stratégie de communication ? Ceci devra être structuré avant l’été 2009 ;
« thématiques » : de nombreux acteurs d’expériences très différentes se sont montrés très intéressés par la 1ère édition du FSMD. Des ONG (exp : Attac, Les amis de la terre, des réseaux internationaux comme Climate and Justice, etc.) et des réseaux ou associations de chercheurs (« Sauvons la Recherche », « Sauvons l’Université »…), ont compris l’enjeu d’une plateforme telle que peut l’offrir le FMSD. L’un des enjeux importants réside bien dans l’arrimage du FMSD aux agendas des mouvements altermondialistes et des questionnements internes des communautés scientifiques ;
« géographiques » : nous avons convenus de prioriser nos efforts en direction des associations de scientifiques et des mouvements concernés aux USA, en Russie, au Japon et en Chine. Sur ce dernier point, des discussions avec la Fondation pour le progrès de l’Homme devraient nous aider. En ce qui concerne les USA, il est proposé de tirer parti de l’éventualité d’un forum US ouvert au monde en juin 2010 pour structurer des relations avec des milieux universitaires et les associations de lanceurs d’alerte des États-Unis ;
« nationales » : il est important que la dynamique FMSD puisse servir au renforcement des échanges et dialogues au sein de chacun de nos pays ou de nos zones intégrées (Union européenne, Amérique Latine, Sous-continent indien etc.).
Réunir les conditions de réussite et de renforcement
Il était intéressant et révélateur de constater à quel point les préjugés et pré-requis de chacun ont pesé beaucoup sur les discussions. l est donc apparu essentiel de construire un corpus de références communes, des exemples très concrets, situés, tangibles, qui permettent à chaque type d’acteurs de mieux cerner le spectre des débats. En effet, lorsque les ONG énoncent la nécessité de parler de nouveaux modes de gouvernance de la recherche, il est naturel que les scientifiques craignent pour leur autonomie et leur marge de « liberté ». En sens inverse, partant des pratiques actuelles de pillage des connaissances traditionnelles ou de mise dans l’environnement de produits scientifiques avant même que toutes les études aient été menées à bien, il est compréhensible que les ONG et les lanceurs d’alerte soient échaudés par une « liberté » scientifique qui n’est que trop souvent le rideau de fumée d’une soumission aux modes de financement de la recherche. C’est en cela que dépasser ces apparentes contradictions (il n’est écrit nulle part que les ONG participantes au FMSD ambitionnent ou revendiquent une quelconque « reprise en main ») mérite de savoir de quoi on parle en fonction d’exemples, de propositions et d’alternatives.
Une des premières conditions de réussite de la seconde édition consistera en la rédaction d’un document à caractère pédagogique, illustrant des cas de figure où les enjeux « sciences et démocratie » sont convoqués. Cela pourra prendre la forme d’analyses sur diverses questions : les évolutions des modes de recherche , les choix et les orientations budgétaires, l’évolution des paradigmes scientifiques, les alternatives comme les Open access ou Open review, la gouvernance des technologies émergentes, les difficultés de suivi des trajectoires technologiques, les conflits d’usage, des propositions pour mieux gérer des débats polarisés/polémiques, des campagnes de promotion d’alternatives (comme sur les « communs »), des régimes de propriété et sur les besoins d’engagement de la communauté scientifique, la question du choix en situation d’incertitude, etc.
Ce corpus commun pourra être largement diffusé et constituera une mise en problématique et en perspective pour la 2nde édition.
Ces objectifs sont ambitieux. Ils répondent aux espoirs et aux questionnements soulevés par l’existence même du 1er Forum Mondial Sciences et Démocratie. Il convient aux participant(e)s et aux associations organisatrices de réunir leurs forces pour les faire avancer. Pour cela nous avons besoin d’un cadre de travail construit autour d’initiatives et de moments de regroupement. L’expérience même de la préparation du Forum de Belém nous a appris le rôle dynamisant qu’un tel agenda pouvait créer.
Le groupe d’animation des associations françaises a reçu mandat d’impulser un tel agenda et de coordonner la préparation de la seconde édition du FMSD, afin d’inciter les acteurs des diverses régions du monde à se mobiliser dans des conférences et des réflexions locales tout comme à échanger à l’échelle du globe pour partager les expériences et les points de vue.
Nous proposons le calendrier suivant pour rythmer la poursuite de l’action et de la réflexion des futurs FMSD :
avant l’été 2009 : que se tienne dans chaque région concernée et pour les zones linguistiques, une journée de séminaire/bilan ;
printemps 2009 : recherche de fonds pour permettre la poursuite du processus. Dans ce cadre, la coordination française qui a assuré une large part du financement du premier Forum va rencontrer ses partenaires afin de pérenniser les Forums Sciences et Démocratie. Les autres régions sont invitées à mener leurs propres recherches de fonds pour contribuer à cette pérennisation ;
automne 2009 : il est nécessaire de permettre aux animateurs et animatrices des diverses régions mobilisées de se rencontrer pour élaborer un agenda commun évaluer les attentes et les retours des diverses réunions régionales. Le collectif français se fixe l’objectif de tenir une réunion d’une quinzaine de personnes investies fortement dans ce processus, dans le but de mieux souder ce qui pourrait devenir un « international steering committee – groupe de liaison international » pour préparer les échéances à venir et organiser la rédaction collective des documents présentés plus haut) ;
fin 2009 : Pour assurer la permanence de la réflexion autour de la relation Sciences & Démocratie, son partage et maîtriser la qualité des contributions, il nous faut réfléchir à la mise en place de documents reprenant les modes de validation et contrôle de qualité qui sont ceux des publications scientifiques. L’idée d’une revue scientifique à comité de lecture mixte, chercheurs des institutions et des universités et intellectuel(le)s des mouvements sociaux, a été évoquée. La parution d’un livre, multilingue ou traduit dans les quatre langues utilisées lors du premier FMSD, serait un bon point de départ. Ce livre aurait vocation à rendre tangible et concret la compréhension de ce que les acteurs du FMSD entendent par les enjeux « sciences et démocratie ». Au regard de la diversité des témoignages, il est apparu en effet absolument essentiel de clarifier en donnant des exemples, en situant les cas, en explicitant les différences et points communs d’une zone de la planète à une autre ;
avant la fin 2009 : Pour permettre à la fois une meilleure lisibilité du projet et une coordination des interventions, la refonte du site web est une nécessité. Il faut passer d’un site de mobilisation (recueil de signatures, wiki de travail en commun, dépôt de contributions, présentation du programme du forum, etc.) à un site de coordination et de réflexion. Le site web sera « l’image publique » de notre projet. Le caractère multilingue devra être accentué, en permettant une meilleure lecture collective (traductions), mais aussi en laissant chaque zone linguistique avoir des échanges fructueux, en mode ouvert, et pourtant en respectant les formes de pensée et d’écriture de chaque langue. Le groupe indien pourrait être porteur de ce projet de refonte du site web. Le groupe français, qui a pris l’initiative du site existant s’offre pour l’aider dans la transition.
2010 : événements « continentaux » ;
2011 : 2nde édition FMSD ;
Ce texte est proposé par le groupe d’impulsion français.



